jeudi 17 mai, 2012 - 13:26

Dans les coulisses de la ville

Six ans après notre première visite à Barcelone, nous nous retrouvons sur les Ramblas, la principale artère commerçante de la ville. Les vendeurs d’oiseaux côtoient les stands de statuettes d’un goût douteux: ici, un Che Guevara plaqué or avec un gros cigare entre les dents; là, le couple de César et de Cléopâtre. De jeunes touristes en sandales se concentrent, encore à moitié endormis, sur leur plan de la ville. Comme les statues, ils sont nettement plus nombreux que six ans plus tôt. Mais c’est l’après-midi qu’on se rend vraiment compte que le tourisme est passé à la vitesse supérieure. La file d’attente pour La Pedrera, l’immeuble le plus génial de Gaudí, a pris des dimensions cubaines. Même scénario sur la Plaça de Catalunya, à l’arrêt du Bus Turístic, pour la visite de la ville en autocar à impériale. Notre plan à nous est simple: voir plus de Barcelone et moins de Gaudí. Pas question donc de galoper d’un chef-d’œuvre à l’autre, nous allons plutôt nous la couler douce et vivre au rythme de la ville. Et si on commençait par une balade à vélo sur la plage?

Barcelone-plage
Nous louons des minivélos multicolores chez Ciclobus, à l’ombre de la statue de Colomb. Ces bicyclettes constituent l’un des vestiges les plus agréables du Forum universel des cultures, qui s’est clôturé en septembre 2004. Sur le site immense, que nous atteignons après avoir pédalé cinq kilomètres, l’architecture futuriste nous éblouit. Les expositions et les happenings, axés sur des thèmes écologiques et multiculturels, ont attiré de nombreux visiteurs. Mais l’événement est loin d’avoir eu le retentissement mondial des Jeux olympiques, en 1992. Quant à savoir si le Forum rendra vie au faubourg de Poble Nou, il est trop tôt pour le dire. Mais les vélos constituent déjà un plus certain, tout comme les pistes cyclables aménagées par la ville.
À hauteur de la colonne de Colomb, les Ramblas ont reçu une extension flottante, le Rambla del Mar. Les jeunes prennent le soleil sur le large pont de bois tandis que les amateurs de shopping le traversent pour se rendre au mégacomplexe du Maremagnum. Plus loin, sur la plage de Barceloneta, la ville prend des allures de station balnéaire méditerranéenne. Le thermomètre indique 25°C: on se croirait en plein été. Au milieu des joggers, des skaters, des baigneurs et des flâneurs, nous admirons l’architecture hypermoderne.
Le poisson doré géant de Frank Gehry et les Twin Towers locales marquent la Vila Olímpica. Les cafés flambant neufs du coin sont plus originaux que les terrasses à touristes du port olympique. Chez CDLC, on s’enfonce dans les coussins des grands sofas pour prendre un verre ou un déjeuner asiatique - sous l’œil bienveillant de Bouddha. Les clients du Shôko se débattent avec des meubles design difformes, couleur chocolat. Quant à Bestial, il a décoré sa terrasse d’insectes métalliques pour accueillir parfois des stars planétaires: si vous rêvez d’une rencontre fortuite avec Enrique Iglesias ou Christina Aguilera… En plus, le homard n’est même pas cher!

Curieux contrastes
Les bars branchés de la plage sont un avant-goût de ce qui nous attend dans les quartiers du centre, le Barri Gòtic, El Born et El Raval. Pas question d’y ouvrir une nouvelle boutique sans un concept commercial savamment étudié. ‘Foodball’, dans El Raval, vend par exemple des aliments biologiques sous forme de balle. Ces boulettes se consomment ensuite sur une tribune dans un espace vert comme un terrain de foot. Certes, tous les commerces n’ont pas un caractère aussi expérimental. Mais chacun s’efforce de se distinguer par un intérieur insolite ou un design hypermoderne - quitte à créer parfois de curieux contrastes avec les mots magiques qui séduisent les clients d’aujourd’hui: ‘fait maison’, ‘artisanal’, ‘frais du jour’ ou ‘bio’. Chaque quartier a bien sûr son caractère bien à lui. Estudiantin et artistique, El Raval alterne galeries d’art et vieilles tavernes, boutiques d’avant-garde et terrasses sans prétention. Dans le Barri Gòtic et surtout El Born, les magasins de vin et les bars à tapas vivent (parfois grassement) du tourisme. Les rues sont noires de monde de jour comme de nuit. Les habitants des appartements chic protestent: “Il y des gens qui vivent ici”, peut-on lire sur des calicots.

Les espadrilles du pape
Barcelone est le paradis des oiseaux de nuit, des gastronomes et des fashionistas. Dans la Carrer de Ferran, l’axe central qui traverse le Barri Gòtic et El Born, notre attention est attirée par le magasin de vêtements Custo. Le créateur barcelonais a conquis le monde - mais pas encore la Belgique - avec ses chemises aux imprimés colorés. Nous tournons le coin et entrons dans un autre lieu célèbre: la Manual Alpargatera ne paie peut-être pas de mine, mais Jean-Paul Gaultier s’y rend régulièrement et le pape lui-même y commande des espadrilles. La chaussure catalane par excellence se décline en modèles classiques ou modernes. “Celle-ci était la préférée de Dalí”, explique le gérant. “Et celle-là a été crochetée par une vieille dame.” Les espadrilles ressemblent presque à de la broderie. Quelques rues plus loin, Papabubble fait fureur avec ses confiseries artisanales. Ces Australiens venus il y a deux ans transforment sur place des blocs de gélatine en sucettes géantes, en bonbons à votre nom ou en créations spéciales St-Valentin. La tentation est trop forte: nous emportons un mélange préemballé.

Manger au-dessus de ses moyens
Le soir, nous tentons de trouver une table dans les restaurants bondés d’El Born et du Barri Gòtic. Nous ne résistons pas à une spécialité du cru: des huîtres accompagnées de cava - autrement dit de champagne, et non pas de mousseux. Des tapas complètent le repas et… l’addition. Le lendemain soir, chez Orígens 99,9%, nous ferons quarante minutes de file pour savourer un menu qui est à lui seul un condensé de la cuisine catalane. Tout au long de son histoire, celle-ci s’est imprégnée d’influences étrangères: lapin au chocolat, seiche farcie, salades. Les portions sont petites mais bon marché, nous commandons trois plats et concluons comme il convient avec une crema catalana ou crème brûlée. Il est minuit: d’après les normes catalanes, la soirée vient à peine de débuter. “Il n’y a presque personne en boîte avant 2 heures”, nous explique un jeune. “On sort jusqu’à 7 heures, puis on va se rafraîchir les idées dans un after-club.”
À midi, il est facile de déjeuner - copieusement - au-dessus de ses moyens, car même les meilleurs restaurants proposent un menu de trois services à dix euros. Dans El Raval, nous optons pour le És, à la décoration pourtant très austère. Ce nouveau restaurant truste les critiques dithyrambiques et les prix culinaires, avec des ingrédients venus en droite ligne du marché de La Boquería, tout proche. Vélo au poing, nous nous frayons ensuite un passage entre les petits étals, direction le MACBA. Construit en 1995 par Richard Meier, ce musée d’un blanc immaculé présente une impressionnante collection d’art contemporain. Le MACBA a redonné vie au Raval, jadis un quartier mal famé de marins. Il abrite aussi le Centre de la culture contemporaine, où a précisément lieu un festival de hip-hop et de graffiti. À Barcelone, le graffiti est un art à part entière qui s’exerce surtout l’après-midi, au moment où les volets sont baissés pour la sieste.

Génie universel
Moins de Gaudí cette fois, avions-nous dit. Mais il serait absurde de vouloir éviter à tout prix ses immeubles modernistes. Depuis l’année Gaudí en 2002, l’admirable Casa Batlló, dans le quartier XIXe d’Eixample, est ouverte au public. L’audio-guide qualifie l’architecte de “most universal genious”. Si Gaudí mérite ce titre, c’est surtout parce qu’il a su concilier une imagination débordante et un réel souci de la fonctionnalité. Tout dans cet immeuble évoque l’univers sous-marin, jusqu’à la ventilation, qui fonctionne comme les branchies d’un poisson. La vraie merveille, c’est la buanderie sous les combles, avec ses superbes voûtes cintrées. Vous rêvez d’un sofa signé Gaudí? Munissez-vous de 6.000 euros et rendez-vous au magasin de design BD. Dalí et d’autres créateurs contemporains y sont également accessibles, à des prix plus abordables.

Un couac de taille
BD est installé dans la Casa Thomas. L’architecte qui a signé ce superbe bâtiment s’appelle Domènech i Montaner. Comme Gaudí, il a marqué la ville de son empreinte. Sa plus grande création est le Hospital de Sant Pau. L’escalier de l’impressionnante porte donne droit sur la Sagrada Família, bordée d’une haie d’autocars. L’agitation est beaucoup moins grande entre les 26 pavillons de brique aux carreaux de couleur qui composent l’hôpital. Ils sont reliés entre eux par des passages souterrains. L’hôpital fonctionne toujours, mais il tient aussi lieu de parc. C’est à Domènech i Montaner que l’on doit également le Palau de la Música Catalana, sans doute la salle de concert la plus spectaculaire au monde. Pendant la visite guidée, nous poussons des cris d’admiration devant l’orgie de mosaïques, de statues, de motifs fleuris, d’anges musiciens, d’emblèmes nationalistes et de vitraux. Les grandes fenêtres laissent entrer la lumière et les bruits de la rue. Un couac de taille, tout de même: toutes les tentatives entreprises depuis un siècle pour améliorer l’acoustique ont lamentablement échoué.

Ronde traditionnelle en espadrilles
Même dans une ville en perpétuelle évolution comme Barcelone, les classiques continuent à séduire. Serré entre les palais médiévaux de la Carrer Montcada, Xampanyet sert depuis 80 ans du cava au milieu de fûts anciens. Le week-end, à La Vinya del Senyor, dégustez un verre de vin en suivant aux premières loges les mariages à Santa Maria del Mar. Les jeunes mariés descendent l’escalier de l’église gothique sous une pluie de riz et de feuilles de rose. Plus étonnant encore, les sardanes: le samedi soir, des centaines de seniors en espadrilles se rassemblent sur le parvis de la cathédrale pour ces rondes traditionnelles. Dès que l’orchestre entonne ce rythme joyeux, les vieux danseurs se prennent par la main, lèvent les bras et se mettent à sautiller inlassablement. Nous n’en croyons pas nos yeux et pensons spontanément à une séance de gymnastique collective chinoise. Si après cette deuxième visite, vous décidez de vous installer pour de bon à Barcelone, vous allez couler des jours heureux.

Testé et approuvé
Les bons plans GRANDE

Voir

  • Palau de la Música Catalana, Sant Francesc de Paula 2, El Born. Salle de concerts Art nouveau, patrimoine mondial de l’Unesco. Visite: 7 euros. www.palaumusica.org
  • Hospital de Sant Pau, Avinguda de Gaudí, Eixample. Hôpital et parc de Domènech i Montaner. www.santpau.es
  • Casa Batlló, Passeig de Gràcia 43, Eixample. La plus belle maison résidentielle de Gaudí, 16 euros pour l’intérieur et le toit. www.casabatllo.es
  • MACBA, Plaça dels Angels, El Raval. Musée d’art contemporain depuis les années 1940. Entrée: 7 euros. www.macba.es
  • Sardanes, place de la cathédrale, samedi à 18h30. Adorables danses traditionnelles.

Manger & boire

  • És, Doctor Dou 14, El Raval. Cuisine originale à base de produits frais. Lunch: 10 euros.
  • Orígens 99,9 %, Vidriera 6, El Born. Cuisine catalane, avec un clin d’œil à Jamie Oliver. Dîner: 15 euros.
  • La Vinya del Senyor, Plaça Santa Maria, El Born. Pour déguster un verre de vin à l’ombre du clocher en regardant les jeunes mariés.
  • El Xampanyet, Montcada 22, El Born. Cava et tapas, 80 ans de tradition.

Shopping

  • Papabubble, Ample 28, Barri Gòtic. Gourmandises artisanales pour les yeux et le palais.
  • La Manual Alpargatera, Avinyó 7, Barri Gòtic. Le roi de l’espadrille. De 5 à 35 euros la paire.
  • Custo, Ferran 36 (Barri Gòtic) en Plaça de les Olles 7 (El Born). Chemises trendy aux imprimés colorés.
  • BD, Mallorca 291, Eixample. Magasin de design dans un superbe immeuble moderniste.


Texte: Gert Corremans
Photos: Kristien Buyse