Scène de la vie de tous les jours sur les Ramblas: avec force gestes, un Catalan invite les badauds à découvrir sous quelle coquille se cache la petite balle. Ses mains lestes contre leurs regards perçants: les touristes se font avoir de bonne grâce. Mais ce n’est rien, car cela fait partie du théâtre en plein air des Ramblas, sans doute le boulevard piétonnier le plus célèbre au monde. Jadis tout Barcelonais qui se respectait se devait de déambuler au moins une fois par jour dans l’imposante avenue qui relie la Plaça de Catalunya à la mer. Mais ces dernières années, les Barcelonais ont laissé non sans opportunisme leurs Ramblas aux touristes. Nous en faisons l’expérience au Café de l’Opéra. Élégant intérieur Art déco, garçons dans leur impeccable livrée noire et blanche, tapas succulentes et servies en quantités plus que généreuses… Quand vient le moment de l’addition, nous comprenons pourquoi: en fait de tapas, on nous a servi les grandes portions de ración, et ça chiffre joliment… Trop tard pour discuter: nous avons tout englouti!
Pour dénicher l’authenticité sans se faire plumer, mieux vaut donc ne pas s’attarder sur les Ramblas. Nous traversons la rue et plongeons dans El Raval. Il y a quelques années encore, ce quartier avait une réputation douteuse, mais la ville a fait un grand nettoyage dans les ruelles étroites. La crasse et les voleurs ont disparu et, à présent que le Barrio Gòtico et El Born ne sont plus à la portée de toutes les bourses, c’est dans le Raval que les bars branchés et les boutiques poussent comme des champignons. Prenez Iposa, un petit café tenu par trois Français sympathiques et qui connaît aujourd’hui son quart d’heure de gloire grâce au film de Klapisch, l’Auberge Espagnole. Les tapas sont originales (et d’un prix abordable!) et le DJ joue de tout, des rythmes cubains à la house. La vue sur la bibliothèque de Catalogne de l’autre côté de la place est agréable. Jusqu’en 1926, c’est là que s’érigeait le principal hôpital de la ville, l’Antic Hospital de la Santa Creu. L’un des derniers patients à y avoir été admis fut Antoni Gaudí, après qu’il eut été renversé par un tram sur la Gran Vía en juin 1926. Nul ne reconnut ce vieil homme si mal fagoté et il atterrit dans une aile publique de l’hôpital. On l’identifia quelques jours plus tard et Gaudí, l’architecte le plus connu de la Catalogne, eut alors droit à l’enterrement qu’il méritait.
Carré d’or
C’est aussi dans une ruelle étroite du quartier branché d’El Raval que se dissimule depuis 1870 la plus vieille granja (mot qui signifie littéralement une ferme et qui désigne aujourd’hui un milk-bar) de la ville. Les vrais Barcelonais eux-mêmes poussent encore la porte de la Granja M. Viader pour prendre un mel i mató, dessert traditionnel de fromage doux et de miel, ou le fameux chocolate caliente, une invention de la maison. Pour les gens du cru, cette variante catalane du chocolat chaud n’est vraiment réussie que si la petite cuiller tient debout toute seule dans la tasse. Fortement déconseillé aux compte-calories!
Les amoureux du chocolat sont à la fête dans la capitale catalane. Sur les Ramblas se trouve la pâtisserie Christian Escribá, avec sa superbe façade Art déco. Spécialité de la maison: le chocolat. À Pâques surtout, le magasin est rempli de monos, petites œuvres édifiantes en chocolat noir, blanc ou au lait. On peut aussi voir des monos tout au long de l’année au Museu de la Xocolate, au monastère Sant Agustí à La Ribera. Au passage, on pourra y parfaire sa culture générale - saviez-vous que les Aztèques utilisaient les fèves de cacao comme monnaie, dix fèves valant un lapin ou une prostituée? - et y admirer les maquettes d’édifices barcelonais célèbres, en chocolat bien sûr!
De la Casa Milà en chocolat, dirigeons-nous vers celle en grandeur nature. Au nord de l’ancien centre-ville, dans le quartier Eixample, le Quadrat d’Or donne une tout autre image de Barcelone: fini le dédale des ruelles étroites, ici c’est un quadrillage d’avenues larges et rectilignes dessiné par Ildefons Cerdà au moment de l’expansion de la ville, au milieu du XIXe siècle. L’ironie veut qu’on y trouve précisément la Casa Milà, un bâtiment que Gaudí a voulu dépourvu de lignes et d’angles droits. À se promener dans ce quartier résidentiel ultramoderne, on a parfois l’impression d’évoluer sous l’eau: les balcons ressemblent à des algues, les surfaces miroitantes à l’ondoiement de la mer. Si la Casa Milà rivalise aujourd’hui avec la Sagrada Familia pour le titre de chef-d’œuvre de Gaudí, la famille Milà en question, à qui le bâtiment était destiné, vit la chose d’un tout autre œil au début du XXe siècle… À leur décharge, ils n’ont jamais bu un verre de cava à La Pedrera de Nit, le bar ouvert chaque été sur le toit de la Casa Milà.
Leurs adresses favorites
Pour ceux qui ne veulent pas se lancer seuls à l’aventure, les yeux rivés sur un plan de la ville, il existe
depuis peu une alternative. Katrien Claus et Catherine Morjaen, deux Belges d’une trentaine d’années, ont créé All my favourite things et proposent toute une série de visites guidées: promenades design, découvertes architecturales et balades culinaires passant par les adresses les plus authentiques de Barcelone. Nous avons rendez-vous à l’entrée de La Boqueria, le marché au frais des Ramblas. Avoir à sa disposition des guides expérimentés s’avère immédiatement un avantage: parmi l’offre somptueuse de poissons frais, de légumes et de viande, elles nous indiquent sans risque d’erreur les spécialités régionales telles que calçots (jeunes oignons), chipirones (petites seiches) et arbequina, ces petites olives catalanes. Nous nous arrêtons devant un étal où l’on vend du jamón ibérico. “Ici les gens disent jamón de bellota”, explique Catherine. “C’est parce que les cochons ne sont nourris que de glands. Ils ont les muscles durcis à force de fouiller après les glands, ce qui donne au jambon cette texture spécifique.” Nous nous enfonçons entre des montagnes de poisson et de fruits frais. “Plus on approche du fond, plus les prix descendent”, confie Katrien. C’est comme pour les bars de La Boqueria. Pinotxo, à l’entrée du marché, vaut le détour, ne fût-ce que pour son patron flamboyant, mais au Bar Central, à l’arrière, tout est aussi bon et nettement moins cher.
Selon nos guides, El Raval est aussi le quartier qui a le plus bougé depuis un an. Le Mama Café est l’un des nombreux restaurants design à avoir ouvert ses portes récemment. Mais Catherine et Katrien n’omettent pas pour autant les classiques, qu’il faut aller chercher de l’autre côté des Ramblas, dans le Barrio Gòtico et à El Born. Nous entrons dans la Calle Portaferrissa, qui doit son nom à une ancienne porte de la ville. Au coin: la Casa Colomina. “Ils font encore du turrón artisanal, avec des amandes fraîches et du miel. Ça ressemble un peu à du nougat, mais le vrai turrón est beaucoup plus dur. À l’origine, c’est une friandise de Noël, mais les Catalans en mangent toute l’année.”
Nous descendons vers la Plaça del Pi, où un pin isolé fait honneur au nom de la place. C’est le vieux quartier juif du Barrio Gòtico et cela se voit surtout aux nombreuses boutiques d’antiquités. Un peu plus loin, nous arrivons à L’Arca de l’Avià, devant un magasin où l’on trouve les plus belles robes XVIIIe et XIXe siècles. “Les costumiers du film Titanic sont venus s’approvisionner ici”, indique Katrien. “Le plus drôle, c’est que la propriétaire du magasin ne l’a su qu’en recevant un beau jour un appel du studio, lui demandant s’il y avait moyen de commander quelques robes supplémentaires!”
Born in El Born
De l’autre côté de la Vía Laietana, El Born est en fait une partie du quartier La Ribera. Le nom rappelle les joutes auxquelles s’adonnaient au Moyen Âge les seigneurs locaux sur le Paseo del Born. Aujourd’hui, le boulevard est surtout une enfilade de bars et de restaurants branchés. Ainsi, Cocotte conjugue le neuf et l’ancien: un intérieur nostalgique et un étalage moderne régulièrement garni par différents groupes de designers. La terrasse du Bar Rosal offre une vue magistrale sur l’ancien marché de gros de Barcelone. Pendant plus de trente ans, ce beau spécimen d’architecture industrielle du XIXe siècle est resté vide, mais aujourd’hui l’édifice de métal tressé va connaître une nouvelle affectation. Au début des travaux, on a mis au jour des fondations du XVIIe siècle. L’ancien marché deviendra sans doute un musée et un tout nouveau bâtiment sera construit pour la bibliothèque initialement prévue. “Typiquement catalan. Ils sont tellement fiers de leur passé qu’ils veulent faire un musée de tout.” C’est un autre Belge émigré qui me fait cette remarque. Il m’entraîne à La Paradeta, dans la Calle Comercial, derrière le marché de gros. Les patrons de ce restaurant sont aussi d’authentiques marchands ambulants et le poisson invendu de la journée s’étend sur l’étal à l’entrée de l’établissement. On choisit soi-même son morceau.
El Born a toujours eu un lien avec la mer. Aujourd’hui, le rivage est à près d’un kilomètre au sud, mais autrefois, ce quartier donnait sur la Méditerranée. Gispert, dans la Calle del Sombreres, est un vestige de ce passé maritime. On y vendait jadis uniquement des épices en provenance des colonies. Le magasin se consacre désormais à toutes sortes de produits artisanaux. Les noix, surtout: véritable spécialité de la maison, elles sont encore grillées sur place, dans un four à bois. On nous autorise à piocher dans un panier d’amandes et de noisettes grillées. Délicieux.
Le vent et les colonies ont fait la prospérité d’El Born. Il suffit de voir les palais impressionnants que les marchands ont fait construire le long de la Calle Montcada. Aujourd’hui, ces bâtisses gothiques abritent presque toutes des musées. Le musée Picasso occupe à lui seul cinq palais, mais il faut dire que la collection compte trois mille pièces, surtout des œuvres de jeunesse du maître. Non loin, El Xampanyet est un lieu idéal pour souffler un moment après avoir déambulé quelques heures dans le musée. Les anchois et le cava sont les spécialités de ce bar à champagne et le propriétaire, señor Esteve, est né au premier étage en 1930, un an après la création de l’établissement par son père. Autre classique de la Calle Montcada: Brunells, où l’on sert les meilleures magdalenas de la ville. Au mur, une photo de Luis Figo bordée de noir: le transfert du prodige portugais du FC Barcelone au Real Madrid, l’ennemi juré, ne lui a pas encore été pardonné.
Siesta sur la plage
À en croire un cliché, il y a quelque chose qui se passe à chaque coin de rue de Barcelone. Aujourd’hui en tout cas, la ville justifie cette réputation: juste devant le musée d’art contemporain d’El Raval, une équipe tourne un spot publicitaire pour la Smart. Une scène tellement quotidienne que les Barcelonais ne songent même plus à se retourner. Pourtant, la manière dont l’acteur principal du spot - un border collie facétieux - fait tourner en bourrique le réalisateur ne manque vraiment pas de piquant. Mais nous ne nous attardons pas non plus, nous avons rendez-vous avec un classique: la Casa Leopoldo, aux confins d’El Raval et du Barrio Chino à la réputation un peu louche - nous traversons d’ailleurs une ruelle où des dames font le pied de grue le long du trottoir. La façade ne permet pas de deviner que l’endroit abrite l’un des meilleurs restaurants de Barcelone. Le soir, après un repas excellent, on vous sert aussi une addition salée, mais à midi, comme partout dans les restaurants de la ville, on y propose déjà un menu à dix euros, vin compris. Avec en prime le sourire de la vieille señora derrière le comptoir.
Pour la sieste, nous descendons vers la plage. Au loin, le port de plaisance miroite au soleil. Tout à l’heure, peut-être irons-nous explorer la Barceloneta, le quartier des pêcheurs, avant d’aller manger une fideuà (paella catalane avec des pâtes) chez Julius, un restaurant de poisson. Et ce soir, pourquoi pas un petit tour à La Paloma, une salle de bal d’El Raval plus ‘tendance’ que ne le laisse supposer l’année de sa construction (1902). Mais pour l’instant, nous avons d’autres priorités: à Barcelone, on se convertit vite à l’art de la siesta.
Barcelone: les bons plans de GRANDE
Restaurants
- Mama Café, Calle Doctor Dou 10, El Raval
- La Paradeta, Calle Comercial 7, El Born.
- Casa Leopoldo, Calle de Sant Rafael 24, El Raval.
- Julius, Avenida Joan de Borbó 66, Barceloneta.
Bars
- Iposa, Calle del Floristas de la Rambla 14, El Raval.
- Granja M. Viader, Calle de’n Xucla 4-6, El Raval.
- Cocotte, Paseo del Born 16, El Born.
- El Xampanyet, Calle de Montcada 22, El Raval.
Musées
- Museo del Chocolate, Plaza Pons i Clerch, El Born
- Casa Milà, Pase de Gràcia 92, Eixample.
- Museu de Picasso, Calle Montcada 15-23, El Born
Shopping
- Christian Escribá Patisería, La Rambla 83, El Raval.
- La Colomina, Calle Portaferissa 8, Barrio Gòtico.
- L’Arca de l’Avià, Calle dels Banys Nous, Barrio Gòtico.
- Gispert, Calle del Sombreres 23, El Born.
Sortir
- La Paloma, Calle del Tigre 27, El Raval.
Visites guidées
- All my favourite things, tel. +34/637 265 405 ou +34/93 329 53 51, www.myft.net.
Texte: Koen Sonck
Photos: Dieter Telemans










